La première fois qu'on m'a conduite à l'école maternelle, j'ai du, à ma grande déception, rentrer chez moi: cette année là, il n'y avait pas de place pour moi. Je suis donc entrée directement en moyenne section l'année d'après. Ma famille m'avait prévenue que les enfants allaient pleurer, car "ce sont des bébés et toi tu es une grande fille, donc tu ne pleureras pas". En effet, je n'ai pas pleuré, mais cela a induit en moi un sentiment que les autres étaient vraiment des idiots de pleurer pour aller à l'école. 

La première année, je suis tombée sur un maître d'école qui m'était hautement antipathique. Les seuls souvenirs qui restent de cette année là, sont la lecture des contes qu'il nous faisait à haute voix et qui restent l'un des moments où les enfants sont le plus calme. Je me souviens que je détestais ce professeur car je trouvais qu'il n'avait rien à nous apprendre.

L'année suivante, j'ai eu droit à une institutrice gentille, mais je m'ennuyais tout autant dans sa classe.

S'il y avait bien un moment que je détestais, à l'école maternelle, c'était la récréation. Trop d'enfants qui couraient partout, trop de cris, trop de jeux violents, trop de jeux sociaux auxquels je ne comprenais rien.

Je passais donc toutes les récréations cachée derrière un mur attendant que le cauchemar se termine. Je m'enfermais dans un bulle protectrice et si jamais, un rare élève venait m'inviter à jouer, je déclinais l'invitation: je ressentais ça comme une invasion dans mon monde, une agression. Inutile alors de préciser que je n'avais pas d'amis.

Je ne connaissais personne et je ne voulais connaitre personne, à part ma cousine, une année de moins que moi. Combien de fois ai-je pris l'initiative d'aller dans sa classe plutôt que la mienne? Elle était la seule connaissance de confiance que j'avais alors. On me ramenait illico presto dans ma propre classe et j'étais de nouveau une exilée silencieuse.

Enfant trop sage à l'école, les professeurs n'ont jamais remarqué que cela cachait quelque chose de plus profond. Je ne parlais que si on m'interrogeait, je ne bougeais pas de ma place, sauf si on me le demandait. Je crois que la seule chose qui m'empêchait de passer pour une demeurée était le fait que j'étais en avance pour mon âge.

Arrivée en maternelle, je savais déjà lire et écrire et je n'admettais pas qu'on me demande de signer mes dessins d'un tampon orné d'une cerise alors que je savais écrire mon nom. Je m'entêtais à le faire, la maîtresse me grondait à chaque fois et alors, dans ma tête c'était le drame: je m'appelais Anne, pas Cerise. J'avais peur de donner mon opinion à ce sujet donc je m'enfonçais encore plus dans mon silence.

J'accumulais des frustrations scolaires qui se traduisaient à la maison par des crises de colère. Je sais aujourd'hui que cela s'appelle surcharge émotionnelle. J'y reviendrais dans un autre post.

Pourquoi m'a t-on laissé en maternelle? Ma mère me dit qu'à l'époque, on ne faisait pas sauter de classe les enfants précoces. Que tout le monde savait que je n'avait pas ma place en maternelle, mais qu'on y pouvait rien. Et encore, j'ai eu de la chance d'y être entrée directement en moyenne section: j'ai donc passé un an de plus à la maison, car il n'y avait pas de place l'année d'avant pour moi.

 

Image Sarah Kay